Un africain dans le Club restreint de Barack OBAMA…

L’ancien patron de la Fédération ivoirienne de golf et de Cora de Comstar, Ibrahim Kéita, s’est retrouvé au cœur de la campagne du candidat démocrate aux USA. Il nous en livre les secrets.



Le Président Barack OBAMA et Mr Ibrahim KEITA.
Le Président Barack OBAMA et Mr Ibrahim KEITA.





En Côte d’Ivoire, on l’appelle avec respect «Warifatchè», ou avec admiration «M. Lexus». Ceux qui le connaissent plus le surnomment «Ibrahim Comstar»… Autant de pseudonymes, tous flatteurs et en rapport avec ses activités professionnelles de l’époque et son goût prononcé pour les choses distinguées. Il parle pour la première fois depuis huit ans. Depuis huit longues années qu’il se trouve en exil aux Etats-Unis, M. Ibrahim Kéita le fondateur de la toute première entreprise ivoirienne de téléphonie cellulaire, Cora de Comstar, parle. Dans cette interview exclusive, il évoque ses rapports avec le président américain élu, Barack Obama, sa contribution à son élection et les perspectives que ce magistère ouvre. Il parle également de ses rapports avec la classe politique ivoirienne, de son ancienne société, et de la Fédération ivoirienne de golf qui a connu ses heures de gloire sous sa présidence.

•Comment avez-vous été coopté par les Démocrates pour participer à la campagne de Barack Obama ?
En général, tout est fait par des personnes qui sont volontaires et qui se dévouent à une cause. Les fonds levés pour la campagne ont été recherchés par des volontaires, libres de toute contrainte. Et non des personnes qui ont des intérêts particuliers. Barack Obama a refusé de prendre l’argent public pour financer sa campagne. Dieu merci, cela a été à son avantage. Il a ainsi évité les lobbyistes parce qu’après, lorsqu’on est élu, on ne peut plus rien refuser à ces personnes. C’est cette première analyse qu’on peut faire de sa victoire.

•Comment en êtes-vous arrivé à construire cette victoire historique ?
Commençons d’abord par là où nous avons su que sa candidature serait quelque chose de solide. C’était lors des primaires. Ensuite, tout au long de la compétition nationale. Vous savez, j’ai choisi de ne pas me rendre à Chicago parce qu’il y avait déjà plus d’un million de personnes là-bas qui attendaient la proclamation de sa victoire. Mais, durant toute la campagne, quand on se retrouvait pour travailler, il y avait très peu de Noirs. Nous étions un millier de personnes ici à Washington pour la nuit électorale. Nous étions réunis dans un espace bien connu pour suivre les décomptes, mais il y avait très peu de noirs. Dans certaines salles, où nous étions 100 par exemple, je me retrouvais avec 4 ou 5 Noirs dont des métis. On me demande souvent pourquoi je suis autant engagé derrière Barack Obama. Je réponds qu’il est jeune, charismatique, mais ce qui m’émerveille surtout c’est son sens de l’organisation. Il est très bien organisé et d’une ponctualité extraordinaire. Il sait écouter. Si j’avais quinze ans de moins, il m’aurait servi de modèle et je serais allé appliquer l’exemple de sa politique en Afrique. Malheureusement, tout cela n’est plus de mon âge.

•Quel rôle particulier avez-vous joué dans la victoire du premier président Noir des USA ?
Mon rôle, je l’ai taillé moi-même. On m’a demandé lors des primaires si je voulais aller sur le terrain, faire campagne pour lui. Puisque je m’étais déjà fait connaitre par moi-même, j’ai fait différentes communications autour de la candidature d’Obama. Je me suis engagé vraiment. Et je me suis rendu compte qu’autour de moi pour ce travail, il y avait des personnes beaucoup plus jeunes. J’ai donc travaillé avec cette équipe jeune et enthousiaste. Je leur donnais mon point de vue et mon éclairage, et en général c’était décisif. Mais mon rôle principal, c’est que j’aidais à lever des fonds pour mon candidat.

•Comment procédiez-vous pour inciter les gens à mettre la main à la poche ? Et votre action était-elle seulement limitée à Washington où vous vivez ?
La mobilisation des fonds nécessite une technique et une approche qu’il faut connaître. Et ma foi, je m’y connais un peu en ce domaine. Je touchais des centaines gens que je connais aussi bien à l’intérieur qu’en dehors de Washington. J’établissais une liste de gens à qui je téléphonais méthodiquement et à qui je demandais s’ils pouvaient participer au financement de la campagne. En général, ça a marché. Certains donnaient 1000, 2000 dollars et plus, dès que je les sollicitais. D’autres réagissaient via Internet. Des gens donnaient souvent 50 dollars etc. Moi-même j’apportais ma contribution pour donner l’exemple. Ici, aux Etats Unis, ce sont les militants qui sortent l’argent pour financer leur candidat et non le candidat lui-même qui trouve de l’argent pour financer ses comités de soutien. Mes collaborateurs à ce niveau ont agréablement constaté que je savais faire bouger les choses.

Le Président Barack Obama et Mr Ibrahim KEITA lors d'un 'Fund raising' le mardi 8 Juillet dernier au Wardam Park Marriott Hotel a Washington.
Le Président Barack Obama et Mr Ibrahim KEITA lors d'un 'Fund raising' le mardi 8 Juillet dernier au Wardam Park Marriott Hotel a Washington.
•Aviez-vous un poste officiel dans le staff de campagne de Barack ?
C’est petit à petit que tout se construit dans la vie. Aujourd’hui, je fais partie de la «mailing list» du Parti démocrate. Cela veut dire que pour tous les évènements on m’informe personnellement. Même quand c’est à Chicago, on me demande si je veux y aller. J’ai ainsi assisté aux réunions de stratégie de la campagne. J’ai participé, en tant que membre, à ce qu’on appelle le «National financial commitee». On y est une cinquantaine de personnes ici à Washington. J’avais d’abord cru qu’il y avait d’autres membres au plan national. Mais, quand je suis allé à la convention du parti, c’est pratiquement le même nombre de personnes qui s’y trouvait. Il y avait les mêmes têtes. Il n’y a pas un document officiel du parti comme une carte, qui fait de moi un membre de ce comité. J’ai été sollicité pour y entrer. J’ai encore les courriers d’invitation. Ce qu’on a retenu de moi, c’est que j’ai travaillé sans tricher. Mais je n’attends rien de particulier en retour. C’est simplement que, vu que je me trouve en exil ici, j’ai estimé que je pouvais apporter quelque chose à ce changement historique. Au début, Barack était crédité de seulement 23% des sondages. Malgré cela, j’ai dit à des gens, à mes proches, que cet homme serait le prochain président des Etats Unis. Je ne me couchais pas avant 3heures du matin. J’étais à l’affût pour lire tout ce que les journalistes écrivaient et tout ce que le camp adverse disait. Et petit à petit, j’ai vu les changements qualitatifs dans la perception que les gens avaient de sa candidature. Ceux qui disaient qu’il était musulman et qui le traitaient de terroristes, changeaient doucement devant sa force de persuasion. On disait maintenant que c’était un messie tellement il transcendait tous ceux qu’il approchait.

•Peut-on affirmer que vous êtes un ami de Barack Obama ? Est-ce que vous pourriez par exemple vous retrouver dans son staff à la Maison blanche ?
J’ai refusé plusieurs interviews justement pour ne pas donner l’occasion aux gens d’écrire des choses. Je ne veux rien dire dans un contexte où chacun négocie des choses. Donc, je ne dirais rien sur cela. Je ne veux rien insinuer. Mais, je sais que je compte. J’ai eu des contacts avec Mme Obama avec qui j’ai échangé pendant cinq minutes. J’ai aussi des clichés avec le président du Parti démocrate Howard Dean avec qui j’ai parlé vingt-cinq minutes. Avec Obama lui-même j’ai parlé au moins deux fois pendant plus de cinq minutes. Parce que c’est un monsieur très sollicité. Tout le monde veut le toucher, lui parler et faire des photos avec lui. Je peux dire que je le connais bien. Mais je sais qu’en Afrique chez nous, quand on parle de ce genre de choses, on dit : lui-là il raconte des histoires ! C’est pourquoi je me contente de dire que j’ai apporté modestement ma contribution. Et de toutes les façons, je sais que mon cell phone (téléphone cellulaire) est relié à son téléphone. Le propriétaire du site internet « facebook », Mark Zuckerberg, qui est un jeune de 22 ans est venu se mettre au service de Barack depuis un an et demi. C’est lui qui s’occupe de tout ce qui est don en ligne et du système informatique de la campagne. Si par exemple vous faites un don en ligne, dès l’instant où vous finissez de cliquer dans « facebook » pour envoyer le don, aussitôt vous recevez un message de remerciement et tout le détail. Nous sommes directement connectés sur ce « cell phone » de sorte que dès que quelque chose arrive, nous recevons d’abord l’information avant même qu’elle n’aille vers la presse. Je peux dire que je suis dans le système sans l’être officiellement. Chacun propose ses services en disant ce qu’il peut faire face à tel ou tel problème. Tout le monde est actuellement à Chicago. Même si moi actuellement, je n’y suis pas pour les raisons que j’ai évoquées tout à l’heure, des gens discutent là-bas de ce que je peux apporter. Vous savez, j’ai dit beaucoup de choses à Barack. Nous avons des amis en commun. Et par le canal de ces personnes, je lui ai dit tout ce que je peux lui apporter, pour ce qui concerne l’Afrique en tout cas. J’ai rencontré son collaborateur chargé de la politique économique et celui des affaires étrangères. Le directeur des finances du parti me connaît bien. Je suis dans le système. Il n’y a pas un projet de recherche de fonds où on ne me demande pas si je peux apporter quelque chose. Or c’est l’argent qui est au centre de tout dans la campagne. J’ai participé aux réunions de stratégie. Quelques fois, on m’a demandé si je voulais aller dans le Missouri, en Floride, pour battre la campagne. J’ai dit à la dame en charge de ces questions, que si je ne pouvais pas revenir toutes les fins de semaines sur Washington, ce n’était pas la peine. Je me suis cantonné à faire la recherche de fonds. Soyons tous patients. On saura qu’est ce qui sera fait demain.

•Comment s’est opéré votre départ en exil ?
Tout le monde sait en Côte d’Ivoire que j’ai été spolié. Les escadrons de la mort son venus chez moi, avec à leur tête quelqu’un que je connais très bien. Ils ont tenté de m’assassiner. Je suis donc parti du pays grâce à certaines autorités étrangères qui m’ont aidé à le faire. C’est depuis novembre 2000 que je suis parti.

•Vous avez perdu beaucoup en partant ? Qu’est-ce que vous avez laissé derrière vous ?
J’ai perdu beaucoup de choses. J’étais partenaire de la société Cora de Comstar. Mes parts sont désormais perdues. Il y a un organisme américain d’exportation qui permet d’aller investir à l’étranger. C’est grâce à cet organisme que mes partenaires avaient eu l’argent pour financer Cora. Nous avons perdu dans cette affaire une centaine de millions de dollars. J’ai perdu ma maison, les gens ont fait tout ce qu’ils voulaient. Bref, aujourd’hui je pense que tout ça n’est plus rien. On dit que tant qu’il y a la vie, il y a de l’espoir. Je dis Dieu merci.

•Comment s’est passé votre intégration aux USA ?
Je me suis très bien intégré dans la machine américaine. Quand je suis arrivé, j’ai demandé si je pouvais rester. Le juge Christopher Grant m’a dit: «Welcome to the United States of America». On m’a dit : «Vous représentez un atout. Et nous voulons de cet atout». Aujourd’hui j’ai oublié tout le mal qui m’a été fait. Quand on a la force et la santé et qu’on a la foi, on avance.

•Peut-on dire aujourd’hui que Cora est définitivement perdu ?
Puisque je vous le dis ! C’est fini ! Nous n’avons même pas pu rembourser l’argent que l’organisme américain des investissements, à l’étranger, l’OPIC (Overseas Private Investment Corporation, ndlr), nous a prêté. A plus forte raison rentrer dans nos parts.

•Et la situation des travailleurs ?
Vous savez, vu les conditions dans lesquelles je suis parti, il m’est difficile de savoir ce que chacun est devenu. Aujourd’hui, tout ce qui est Cora, je l’ai laissé là-bas avant de venir ici. Tenez-vous bien : je continuais à faire venir des investisseurs pour développer la société lorsque j’ai été forcé de partir. J’avais soumis cette question à un ancien ambassadeur des Etats-Unis en Côte d’Ivoire, qui m’avait assuré que l’affaire Cora allait être réglée. Mais, ce n’est pas réglé. Nous avions autour de 300 employés. Ces personnes aujourd’hui brouteront-elles de l’herbe pour vivre ? Il faut multiplier leur nombre par deux ou trois pour savoir que des centaines de familles sont concernées. Je ne cherche pas à jeter la pierre à quelqu’un. Mais, j’estime que j’ai fait beaucoup pour la Côte d’Ivoire.

•Vous étiez le président de la Fédération nationale de golf. Ce sport n’est plus très coté à Abidjan.
C’est évident. On ne peut pas contester le travail qu’on faisait là-bas. Il y a plein de grands champions, mondialement connus, comme Sijay Singh, Harrington Padraig, Gary Player, qui ont tous participé à l’open de Côte d’Ivoire. Ils connaissaient tous la Côte d’Ivoire, à travers moi. Moi, je n’étais pas un politicien. C’est dommage que le golf soit aujourd’hui moribond, parce qu’on apportait du monde, nous. Du monde qui faisait vivre les hôtels, les restaurants, la culture… Par exemple, quand un golfeur venait, il ne dépensait pas moins de cent mille francs par jour, en frais d’hôtels et de restauration. Sans compter les souvenirs qu’ils achetaient. Et il n’y avait pas moins de 150 golfeurs qui venaient et qui restaient au minimum dix jours. Quand vous faites le compte, c’est au bas mot 150 millions de francs que ces golfeurs dépensaient en dix jours. Et c’était bon pour l’économie. Regardez un pays comme la Guinée Equatoriale. On y fait la promotion du golf pour attirer les Américains qui viennent pour les exploitations pétrolières. Et ce sont des devises qu’ils gagnent.

•Comptez-vous revenir un jour en Côte d’Ivoire ?
Un retour ? A l’heure où je vous parle, j’ai un poste de vice-président à Gridlin Communications. J’ai en charge le Moyen-Orient et l’Afrique. Dois-je laisser tout ça pour aller dans un pays où s’en prend à moi alors que je n’ai rien fait ? J’avoue que pour le moment, j’hésite. J’ai plusieurs cordes à mon arc et je peux faire beaucoup. Je regarde aussi sur le terrain politique ici. Ils sont nombreux ceux qui seront fiers de travailler avec Barack Obama. Si j’ai l’opportunité, qu’est ce que vous voulez que je revienne faire sincèrement à Abidjan ? Le jour où les gens reconnaitront ma valeur et seront prêts à me dédommager, peut-être que je reviendrai au pays. On peut pardonner mais, on ne peut pas oublier. Moi, je n’ai pas volé dans une administration pour me réaliser. J’ai développé mes contacts et j’ai su là où il fallait investir. Des gens vous voient rouler dans les Lexus, mais ils ne savent que comment vous faites. Moi j’ai eu des contacts importants avec la famille Kennedy. Pour le conseil d’administration de Cora, on avait des contacts avec des proches de Bill Gates. Des Républicains aux Démocrates, on a eu des partenariats avec des gens. Parce qu’aux USA, dans les affaires il n’y a pas de bord politique.

•Quels sont vos rapports avec les hommes politiques ivoiriens ? Pour beaucoup ici, vous étiez un proche de M. Alassane Ouattara. S’il accède au pouvoir et vous demande de revenir travailler avec lui, accepterez-vous ?
Personne ne peut dire que j’étais plus proche de Ouattara que de Bédié et de Gbagbo. Bédié a été le parrain de mon premier mariage. J’ai travaillé sous Bédié à l’époque. Avec Alassane Ouattara, on a fait connaissance. On a beaucoup parlé. Gbagbo, également on se connait bien. Tous sont mes frères. Je n’ai aucune animosité envers eux.

•Avez-vous l’impression que tous ces hommes politiques vous ont abandonné ?
Oui, si on admet ici qu’abandonner quelqu’un, c’est connaitre la personne mais ne plus donner de ses nouvelles à la personne. Il y a le Cheikh Aboubacar Fofana qui m’appelle souvent pour savoir si je vais bien. Lui qui est si sollicité par tous, prend son téléphone pour m’appeler. Il y a aussi d’autres hommes religieux dont je tais les noms. C’est cela l’amitié. Tout n’est pas basé sur l’argent. Il ne faut pas voir en moi quelqu’un qui a de la rancœur. Non et non. Franchement parlant, je me dis aujourd’hui qu’il faut que je pense à moi. Il ne faut pas attendre que je sois important pour penser à moi. Aujourd’hui, Dieu merci, moi j’ai la possibilité d’appeler directement le président du Parti démocrate. Nous avons parlé des choses lui et moi. Quand il reviendra de Chicago, je vais remettre ça sur le tapis et on verra. Donc je répète que je suis dans le système mais, je ne peux rien avancer sur mon avenir au côté de Barack Obama. Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.




Interview réalisée au téléphone par Djama Stanislas



Mercredi 12 Novembre 2008

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